Danses Internes
P.L. : Quelle est la genèse de votre série?
S.B. : La genèse... C'est l'absence...
J'ai commencé à photographier cette série vers la fin d'un projet sur l'amour, G..... Chez mon ex-compagne, un mur en béton avait souvent attiré mon attention. J'étais attiré par ce mur, mais je ne savais pas vraiment pour quoi... Est venu un temps où le sentiment d'amour entre elle et moi s'est refroidi. J'en étais affligé - doublement... Parce que de photographier, c'est d'exprimer son amour de voir et d'être. Mais voilà, plus de photos, un amour mis à mal, l'absence de ce pétillement, la souffrance de l'absence... Et un jour, mon regard se tourne à nouveau sur ce mur en béton, et je comprends un peu mieu pourquoi... Malgré les difficultés, j'ai vu dans ce mur un moyen d'exprimer certains aspects de l'amour, de la vie.
P.L. : Que souhaitez-vous transmettre à travers elle?
S.B. : Transmettre n'est pas ma préoccupation... Je veux dire que l'acte créatif, c'est d'abord de transcrire des choses très intimes qui peuvent vous traverser. Mais pas pour les autres. C'est surtout de formuler ce qui se passe en soi qui est important... Puis, on est tous faits pareil... - donc évidemment qu'on traverse tous des questionnements qui peuvent êtr partagés à un temps donné de la vie. Quoi qu'il en soit, dans ce travail, qui est un travail de séquences photographiques originellement, j'exprime un questionnement sur ce qu'est l'accomplissement et sur la sensation d'amour... Qu'est-ce qu'un instant d'infini, d'amour? Est-ce que c'est juste un instant venu de nul part (la science infuse)? Ou est-ce que c'est tout ce que cet instant comporte en soi? Est-ce que ce n'est pas à la fois l'accomplissement et la continuation d'un travail nécessaire, inévitable? Une ligne tracée est une infinité de points...
P.L. : Caractériseriez-vous votre approche d'érotique? Pourquoi?
S.B. : Depuis environ cinq ans, je pense beaucoup à ça : l'érotique... L'érotisme, c'est un terme qui s'associe à de la poésie, à du non-dit, à de la pudeur. Même sans nudité, il peut être question d'érotisme... Et même dans la nudité, il peut être question de pudeur... C'est quelque chose qu'un ami, Ivan Pinkava, m'a invité à repenser, dans mon travail... C'est intéressant la question de l'érotisme, aujourd'hui surtout: dans ce monde qui aspire à rendre artificielle l'intelligence - un monde motivé par un esprit de plus en plus castrateur de la nature humaine, de plus en plus déshumanisé, pauvre spirituellement et intellectuellement - avec de moins en moins de capacité d'amour et d’ouverture à l’autre, à l’inconnu, à l’étranger.
Tant à en dire... Il faut savoir faire face pour bien saisir la signification des choses et comment on s'y place...
Mais donc, la question de l'érotique - dans ce monde : l'érotisme pour moi, qu'est-ce que c'est, d'où ça vient? Le sensitif? Le charnel? La compréhension instantanée du désir et du plaisir en soi? Le sensitif en éveil? L'émerveillement du sensitif en éveil? La recherche de l'émerveillement du sensitif en éveil? La recherche de l'émerveillement du sensitif en éveil... Là, c'est dejà une aspiration, un mouvement - le désir d'un mouvement en soi dont on a déjà une connaissance... Un désir de perfectionnement et de sublimation du mouvement sensitif, sensuel, amoureux...
C'est l'affirmation d'un désir de perfectionnement du projet amoureux, de la projection sensuelle - qui dépasse toutes les modes, toutes les politiques - et qui fait partie d'une conscience collective humaine des plus lointaines. Pour rappel, l'érotisme nait presque au même moment où l'Homme commence à savoir peindre sur les parois des cavernes. C'est le passage de la bestialité à l'humanisme: c'est la naissance de la modernité, la naissance du mouvement de modernisation de l'humain par l'humain. L'érotisme nait du désir de sublimer l'acte de séduction entre deux êtres, de magnifier l'acte de reproduction entre deux êtres, de le perfectionner. En ce sens, les premières peintures, au paléolithique, étaient comme des prières pour invoquer la fécondité, la fécondation, la postérité. L'érotisme est le passage du stade de 'bestial' à 'humain' dans l'acte amoureux, et qui s'est affirmé dans la rencontre du pigment avec la pierre. C'est un des plus importants développements de la psyché humaine qui dévoile non seulement la capacité de désir chez l'humain mais aussi la capacité d'espoir: loin d'une pulsion animale...
Donc, à la question : est-ce que je caractérise mon approche érotique ? Oui. De plus en plus. Surtout dans ce travail qui, pas moins que de décrire une lutte amoureuse individuelle décrit les luttes que je perçois comme importantes en tant qu'humain et en tant qu'artiste dans ce monde, aujourd'hui.